Demandez à un adulte francophone quels verbes se conjuguent avec être aux temps composés. Il citera aller, venir, partir, hésitera sur monter et descendre — à juste titre, puisque ceux-là changent d'auxiliaire selon qu'ils ont ou non un complément d'objet. Cette information n'est écrite nulle part dans la forme du mot. Il faut une base qui la porte. C'est ce que fait le Lefff.
Cet article fait partie d'une série où nous passons en revue les bases de données linguistiques libres du français.
Ce qu'est le Lefff
Le Lefff — Lexique des Formes Fléchies du Français — est un lexique morphologique et syntaxique à large couverture, développé dans le monde de la recherche en traitement automatique des langues. C'est le second adjectif qui nous intéresse ici : au-delà des formes, le Lefff décrit comment un verbe se construit.
Deux informations, en particulier, n'existent pratiquement nulle part ailleurs sous forme exploitable :
- L'auxiliaire — ce verbe forme-t-il ses temps composés avec avoir ou avec être ?
- La transitivité — ce verbe peut-il recevoir un complément d'objet direct ?
La partie verbale tient dans un fichier de quelques centaines de kilo-octets, ce qui la rend agréable à manipuler comparée aux gros lexiques de formes.
Pourquoi ces deux champs valent de l'or
Prenons la règle d'accord du participe passé, terreur des dictées. Elle se décompose en trois cas, et chacun dépend directement des deux informations ci-dessus.
- Avec être, le participe s'accorde avec le sujet : elle est tombée, ils sont venus. Encore faut-il savoir que tomber et venir prennent être.
- Avec avoir, le participe reste invariable… sauf si un complément d'objet direct précède le verbe : les lettres que j'ai écrites. Cette exception n'a de sens que pour un verbe qui peut avoir un complément d'objet direct — d'où le besoin de connaître la transitivité.
- Pour un verbe intransitif, la question de l'objet antéposé ne se pose jamais. Le savoir évite de fabriquer des exercices absurdes du type « les rues que j'ai marchées ».
C'est le genre de garde-fou qu'on n'imagine pas nécessaire jusqu'au jour où l'on voit un générateur produire ce type de phrase. Sans donnée de transitivité, rien ne l'en empêche : la forme est régulière, la syntaxe est superficiellement correcte, seule la construction du verbe l'interdit.
Assembler un temps composé, proprement
Un passé composé, c'est un auxiliaire conjugué plus un participe passé. Les deux morceaux se trouvent dans Lexique et Morphalou ; ce qui manque, c'est de savoir lequel des deux auxiliaires employer. Le Lefff apporte exactement cette pièce.
L'assemblage devient alors purement mécanique, et surtout vérifiable dans les deux sens : on peut composer une forme correcte, et on peut détecter une forme fautive. « Il a tombé » est signalable sans jugement subjectif — la base dit que tomber prend être. C'est le type de vérification qu'une intelligence artificielle rend, elle, de façon instable.
Cette complémentarité est frappante : trois ressources, trois couches disjointes. Lexique donne le son et les formes simples, Morphalou les formes accordées, le Lefff la construction. Aucune ne recouvre les autres, et il faut les trois pour décrire complètement un verbe français.
Ses limites
Elle ne couvre que le verbe. C'est une base de constructions verbales — noms, adjectifs et adverbes y figurent, mais l'apport spécifique est verbal. Pour l'accord dans le groupe nominal, il faut regarder ailleurs.
Les verbes à double auxiliaire restent délicats. Monter, descendre, sortir, passer se conjuguent avec être ou avoir selon leur emploi : elle est sortie mais elle a sorti le chien. Une base ne peut trancher qu'en contexte, ce qui suppose une analyse de la phrase. Pour un exercice, la parade est simple : écarter ces verbes des gabarits automatiques, ou fixer explicitement l'emploi.
Les verbes pronominaux forment un cas à part. Leur accord dépend de la fonction du pronom réfléchi — objet direct ou indirect — et parfois du caractère essentiellement pronominal du verbe : elle s'est lavée mais elle s'est lavé les mains. C'est une distinction sémantique autant que syntaxique, sur laquelle nous avons fini par constituer des listes relues plutôt que de nous fier à un calcul.
En résumé
- Irremplaçable pour : l'auxiliaire des temps composés et la transitivité — deux informations dont dépend tout l'accord du participe passé.
- Léger : quelques centaines de kilo-octets pour la partie verbale, à comparer aux centaines de méga-octets d'un lexique de formes complet.
- Ses angles morts : les verbes à double auxiliaire, qui exigent le contexte ; les pronominaux, dont l'accord relève en partie du sens.
- À croiser avec : Morphalou pour les participes accordés, Lexique pour les formes simples. Les trois ensemble décrivent un verbe ; aucune ne le fait seule.
Le Lefff clôt la série des ressources de forme — celles qui, comme nous le développons dans la synthèse, tiennent la charge parce que leurs affirmations sont confrontables à une règle. Les deux articles suivants portent sur les ressources de sens, et le bilan y est très différent.